Adrian Falkner, Sans bruit et sans fureur (Interview dans OAZARTS #9, 2016)

Il est passé du graff à la peinture sur toile. Il a laissé derrière lui SMASH 137 pour revenir à son patronyme de naissance, Adrian FALKNER. Et pour accompagner sa mue, il a repris des études et passé une maîtrise à l’Academy of Art and Design de Bâle. Nous l’avons rencontré chez Franck Lefeuvre le 24 mai 2016 au vernissage de son exposition «Thinking Hand»

Ta rencontre avec Chuz Martinez a- t-elle été déterminante dans le choix de revenir à une création plus institutionnelle ?

Chuz Martinez, directrice du MACBA à Oslo et curatrice de la Biennale de Kaboul a accepté de diriger ma maîtrise. Sa curiosité, son énergie, sa confiance ont été des moteurs essentiels dans ma formation. Elle renoue avec l’idée qu’un lien fort existe entre l’art et la science. Il est vrai qu’à la Renaissance on était à la fois philosophe, peintre, homme de sciences ( Léonard de Vinci ). Les pointillistes se sont appuyés sur les théories de Chevreul. Le futurisme crée des typologies du bruit etc... Lectures, conférences, séminaires ont été les meilleurs outils pour disséquer l’art et tenter de cerner le marché postcontemporain pour le moins déconcertant. Bien sûr mon travail n’a pas de lien direct avec des recherches aussi poussées, mais il répond répond à de nombreuses interrogations sur la représentation de la perfection et de l’imperfection .

L’homme est plein d’imperfections, mais ce n’est pas étonnant si l’on songe à l’époque où il a été créé, disait Alphonse Allais. As-tu quitté SMASH 137 parce qu’il appartenait à une époque révolue ?

La transition s’est faite en douceur, en 2014. J’ai fait une exposition signée SMASH/ADRIAN, puis est venu ADRIAN:SMASH. Je ne renie pas ce que j’ai fait sous le nom de SMASH, mais je prends un autre chemin et je suis certain que le public va accepter cette transition et comprendre ce que je fais sans me renvoyer à ma période graffiti. Il va certainement falloir un peu de temps, deux à trois ans pour que la séparation soit claire, mais je l’accepte. J’ai commencé à peindre sur les murs à l’âge de 12 ans. J’ai toujours beaucoup de plaisir et d’émotion quand je me balade et que je retrouve ce que j’ai fait. Mais c’est un art de rue, et je n’ai pas envie de le transposer en galerie, j’aurais l’impression de regarder un tigre dans un zoo ! Il faut accepter d’évoluer et mon évolution me pousse vers les musées, les galeries.

Pour « THINKING HAND» tu fais usage de pinceaux, de brosses mais aussi de bombe pour peindre des cercles, un tourbillon de lignes. Qui dirige quand tu peins, la main et/ou le cerveau ?

En fait j’ai voulu évoquer le transfert de pouvoir du cerveau à la main et de voir comment ce couple fonctionnait. Quand on peint on a l’impression que la main est presque autonome, qu’elle agit avec une précision liées à des gestes antérieurs, à des souvenirs tactiles. La bombe a toujours été une extension de la main, surtout dans les mouvements circulaires. On se laisse entraîner comme si on ne réfléchissait plus. J’ai parfois l’impression que je suis aux commandes pour mettre en place la structure du tableau et que ma main prend le relai sans me demander mon avis ! Un peu comme l’eau prend le chemin le plus facile, mes mains prennent la direction la plus limpide pour faire écho à ce que demande mon cerveau. Bien évidemment je ne délaisse pas la partie rationnelle du cerveau, et je réfléchis longuement à la composition. Mais je crois que j’ai habitué mon cerveau à penser avec les sens, essentiellement le toucher, la vue, l’ouïe.

Tu peins des cercles, des lignes. Ces formes sont elles plus chargées que d’autres de tes émotions et de ton expérience ou trouves-tu ainsi le moyen d’interroger l’espace ?

Chaque point appartenant au cercle est à la même distance du centre. L’être humain n’est pas capable de dessiner un cercle parfait à main levée, à l’exception de Léonard de Vinci paraît il. Les yeux ne discernent pas le cercle, tout est basé sur une illusion. Qu’importe d’où ma main commence et/ou si le cercle tend vers l’ovale, puisqu'il s’agit toujours d’interroger la structure. Mon travail relève essentiellement de la recherche géométrique et structurale.

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Que signifient tes cercles inachevés ? Est-ce une manière de te dégager de la structure, ou agis-tu parfois contre la logique ?

J’ai développé un appétit pour l’imperfection notamment avec certains de mes outils : la bombe de peinture quand elle est inclinée vers le bas ou un pinceau détérioré. Je conserve les compétences issues de mon expérience et je les adapte aux imperfections matérielles et corporelles. Aujourd’hui on fabrique des objets parfaits avec des machines et cela m’ennuie. A l’inverse, l’imperfection est une particularité de l’être humain et questionner la structure de l’imperfection me passionne !

As-tu des peintres de référence ?

Je n’ai personne en particulier mais j’essaie de voir un maximum d’expositions et je lis beaucoup. En arrivant, je suis allé au Centre Georges Pompidou pour revoir les Rothko, Pollock et Soulages de la collection permanente. J’aime essentiellement l’abstraction.

Qui était l’invité de La Collection de l’Art Brut, en mars 2016 : SMASH 137 ou Adrian Falkner ?

Les deux y sont allés en tous cas (rires) ! On ne refuse pas une invitation quand il s’agit de parler de Dubuffet et de son rapport au graffiti. N’a t-il pas dit “Tout est paysage”...

 

Ian Strange, un artiste complet (Interview OAZARTS #8)

Difficile de qualifier le travail de l'australien Ian Strange qui intervient en extérieur et repeint au pistolet des maisons entières qu'il agrémente d'un signe graphique comme pour les baptiser et les renommer en faisant oublier une fonction sociale qui les identifie à la sécurité, la chaleur d'un foyer familial. Détruire et reconstruire. L'artiste, qui vit désormais à Brooklyn et dont le travail se trouve dans de nombreuses collections privées et publiques n'a guère envie de se laisser enfermer dans des explications trop précises et invite chacun à interpréter ce qu'il fait avec ses propres codes esthétiques et culturels. Publié dans de nombreuses revues en Australie, en Angleterre et aux USA, son travail a fait l'objet d'une exposition solo à la National Gallery de Victoria pour SUBURBAN qu'il a réalisé entre 2011 et 2013. Parallèlement, le Musée Canterbury proposait le solo show ACTE FINAL. En 2014 l'artiste a participé à la Biennale de l'Art Australien d'Adelaide avec une installation sculpturale, LANDED, réalisant l'année suivante SHADOW, un vaste projet sur les banlieues. Récemment l'artiste est intervenu en Pologne, à l'invitation de l'Intytucia Kultury de Katowice. Emu par un quartier périclitant avec le déclin de son industrie minière, l'artiste a recouvert tout un bâtiment d'un papier doré "ZLOTY" qui a donné son nom à un projet éphémère qui va connaître lui aussi une prochaine décrépitude.

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On a l'habitude de lire : " Pour Ian Strange, la maison est une construction sociale et psychologique" . N'est ce pas le cas pour chacun de nous face à son habitat ?

Ian Strange : Absolument, et je pense que c’est cette universalité qui fait de la maison un terrain fertile qui me donne envie de travailler dessus.

Tu es peintre, photographe, vidéaste, et tu fais des installations. As-tu l'impression que chaque medium engage des explorations différentes du réel ? Ou préfères-tu aussi le mot fiction ?

I.S : L’une des plus belles choses que permet le « métier » d’artiste est de ne pas avoir les restrictions qu’ont les journalistes ou les chercheurs. La réalité peut devenir le matériau de base pour ouvrer à quelque chose de nouveau. Je voudrais créer une meilleur vérité grâce à mon travail, quelque chose qui jouerait avec la réalité et le familier. En utilisant les caractéristiques du cinéma et de la photographie, je peux élever l’image statique de la maison et la faire devenir la mandataire des autres maisons. Quand je travaille la peinture et l’installation, je continue à me servir de cette réalité comme base pour trouver quelque chose de nouveau.

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Odilon Redon avait des formules radicales concernant la couleur, en particulier le noir dont il disait "Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n'éveille aucune sensualité" Quel est ton rapport à la couleur ?

I.S : J’utilise le noir pour effacer et compresser l’espace. Une maison peinte d’une seule couleur nécessite que le spectateur la considère dans sa totalité, non pas dans ses spécificités ou dans ses détails. Peindre quelque chose en noir permet de jouer avec la lumière et les ombres, et de l’effacer du paysage urbain.

Les catastrophes naturelles (tremblements de terre à Christchurch en Nouvelle Zélande ) ou les catastrophes économiques ( Détroit dans le Michigan) qui ont semé la détresse t'inspirent des mises en scène grandioses. Comment la transgression s'est-elle imposée ? Existe-t-il une traduction graphique et esthétique à la plupart des drames ?

I.S : En Nouvelle Zélande, j’ai travaillé en observant le tremblement de terre et les réactions liées à cet événement. C’est un projet très spécial durant lequel je me suis intéressé à la situation de la ville et des gens. Cela a été un projet très participatif et l’esthétique qui en découle est en adéquation à la réaction de l’environnement et des mouvements de terrains. Toutes les maisons penchaient, tout s’écroulait. Il m’a paru naturel de faire un travail de déconstruction de l’architecture, pour rendre compte de ce qui se passait sur place.

 

La croix est un symbole de négation mais aussi de naissance. Les cambrioleurs tracent encore une croix sur les maisons à dévaliser. La croix se substitue à la signature quand on ne sait pas écrire. Quelle signification donnes-tu à celle que tu as tracée, sur une maison en rouge carmen et qui était particulièrement graphique ?

I.S : C’est difficile de travailler avec la croix parce que je suis conscient des multiples interprétations qu’on peut en faire. Dans ce travail en particulier, la croix a une relation à la signalisation des maisons : raciale, politique, et lors des catastrophes naturelles. On peut y lire un lien avec la crise des subprimes, mais c'est aussi une référence aux négatifs de photos puisque tous mes travaux finissent sous le format photo.

 

As-tu été marqué par des contes, des légendes dans lesquelles les maisons ont toujours un rôle ambivalent (sécurité/menace) ou ta démarches s'inscrit-elle davantage dans le contexte purement économique politique et sociologique ?

I.S : Si je travaille à Detroit ou quelque part où une catastrophe naturelle s’est produite, le contexte est très important. On fera une lecture politique ou sociale immédiate du travail. Ce que je veux vraiment, c’est faire des choses qui jouent sur l’universalité de la maison, en dehors de tout contexte spécifique. Ce que j’ai fait à Christchurch, après les tremblements de terre, est un très bon exemple. Quand l’exposition a été montrée au musée de la ville, cela a parlé très précisément aux habitants qui venaient de vivre une période terrible. Mais voir l’exposition en ligne ou dans un autre musée, sur un autre continent, résonne d’une manière totalement différente. Certains penseront à leur enfance, d’autres se concentreront sur le visuel, d’autres compatiront. C’est ce double niveau de réaction que je souhaite continuer de produire, à l’échelle locale et extérieure.

Interview Balthazar Théobald Brosseau 

Cleon Peterson, créer c'est vivre.

Les géants de Cleon Peterson semblent avoir déserté des amphores millénaires pour mener des combats de titans monochromes dans une chorégraphie qui prend racine au coeur de la violence. Créer, c'est vivre deux fois écrivait Camus. La biographie de Cleon et son oeuvre en sont la preuve.

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Né à Seattle en 1973, Cleon passe une bonne partie de son enfance dans les hôpitaux pour soigner des crises d'asthme incessantes. Quand il n'est pas hospitalisé, il retrouve son frère dans le Bed and Breakfast tenu par sa mère, qui est danseuse. Les clients forment une foule interlope d'artistes et de marginaux et les deux garçons se retrouvent de plus en plus livrés à eux-mêmes. Pour la rue, ils deviennent rapidement "Les Rats de l'Avenue". Cleon ne parle pas volontiers de son enfance. Nous lui avons posé des questions sur son frère Leigh Ledar et les photos érotiques qu'il a faites de sa mère. Il a éludé. Quand il cite Thomas Hobbes "La vie est une guerre, la déviance une norme, l'homme est seul face à ses cruels semblables", on peut lui faire confiance : c'est du vécu, et ses années junkies en témoignent. A vingt ans, Cleon quitte sa famille pour New York et sombre dans la drogue, la délinquance. Il est emprisonné à plusieurs reprises. Mû par son instinct de survie, il réagit pourtant et troque une peine lourde de prison contre une cure de désintoxication. À sa sortie, Shepard Fairey l'intègre à l'équipe du Studio Number One. Pendant plusieurs années il travaillera aux côtés de Obey. Mais sur cette période également, il refuse de s'exprimer et regarde vers le présent et l'avenir. Il multiplie les expositions personnelles et collectives. Invité du Palais de Tokyo il a réalisé une fresque de 48 mètres de long. Chez agnès b, ses lutteurs avaient envahi les murs de leurs aplats de couleur noire ou rouge."Mon travail parle de la morale, l'ordre, la domination, les jeux de pouvoirs et l'oppression" dit-il de manière laconique. De son expérience de laissé pour compte dans les rues de New York et des violences qu'il a connues, de l'autodestruction qu'il a réussi à mettre à distance il a fait une oeuvre et il nous en parle.

La peinture, les références à la culture grecque permettent-elles de maintenir un idéal par-delà les expériences les plus sombres ?

En réalité, je fais référence à la culture grecque par le biais de la propagande néo classique architecturale et dans la peinture. C’est une esthétique adoptée par les pires régimes, les plus violents, les plus meurtriers pour montrer leur pouvoir et créer des symboles qui justifient leur autorité et leur vision du monde. C’est une exploitation et une manipulation des gens en utilisant des supports créatifs pour faire accepter les pires atrocités. J’aime ce paradoxe, le fait de se servir de la création pour faire passer des messages inacceptables. Donc non, dans mon cas, l’idéal n’est pas positif mais plein d’inspirations négatives.

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Tu as traversé des expériences extrêmes : précarité, solitude, addiction à des drogues dures. Tes fresques traduisent la violence, la domination. Néanmoins la stylisation extrême de cette narration refuse le trash. L'esthétique que tu as choisie te permet-elle de mettre à distance les souvenirs de la réalité vécue ?

Je pense que me souvenir des étapes par lesquelles je suis passé est important. Cependant, il faut le faire de manière intelligente. Je le fais au travers d’une réflexion qui se traduit par l’extériorisation de ces épreuves, sur le mur, sur la toile, dans mes créations. Tu peux voir mon passé dans mes peintures in situ. Mais je ne veux pas être l’artiste maudit qui ne traite que de sa terrible vie passée. C’est pour cela que dans mes récentes expositions j’ai tenté de faire des références au monde dans lequel nous vivons et la culture à laquelle nous sommes soumis. Je considère que la terreur, la religion, les guerres et la violences sont des thèmes qui nous concernent tous, ce sont des thèmes communs à tous aujourd’hui. Et ce sont des thèmes avec lesquels les générations futures vont devoir vivre. Je cherche à styliser mes peintures, à apporter quelque chose dans ce flux d’informations, de création. Mais il ne faut pas se leurrer, notre nouvelle réalité est faite d’évènements tragiques.

Tu sembles particulièrement émerveillé d'être père. As-tu envie d'en parler ?

J’ai 3 enfants, 2 garçons et une fille. C’est une super expérience. Cela t’apprend à te concentrer sur tes obligations, tes devoirs, et à te responsabiliser. Devenir parent permet de grandir d’une autre manière, de contourner les frustrations. Cela m’a permis de comprendre des choses sur ma relations avec mes propres parents et donc sur la manière dont je vais me comporter avec mes enfants. C’est un long processus, ce n’est pas simple mais je suis excité à l’idée de les voir grandir et de les voir poursuivre leur but dans la vie. C’est très profond comme sensation.

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Tu as connu de multiples désintoxications, les hôpitaux psychiatriques. Crois-tu toujours que "s'il n'y a pas de peine, il n'y a pas de bonheur "?

J’imagine que traverser des périodes troubles m’a permis d’apprécier à quel point la vie peut être bonne, mais aussi la vitesse à laquelle tu peux passer de l’euphorie positive à la névrose. J’ai eu la chance et la volonté de me sortir de ces malheurs. Je suis reconnaissant envers la vie pour tout ce qu’elle m’apporte.

Tu te réfères au peintre de la " Nouvelle figuration" Léon Golub " qui revendiquait une peinture engagée, dénonçant la violence et l'injustice. Ton travail n'est-il pas davantage la narration de la mémoire ?

Mon travail est autant le souvenir passé que la culture actuelle. Je dirais que je dénonce aussi la violence et l’injustice mais ce sont des débats sans fin. Ce sont des luttes de pouvoir dans lesquelles il y a des gagnants, des perdants, et sur lesquels nous n’avons que peu d’emprise. Les Etats Unis ont l’habitude de célébrer les victoires, les guerres mais il ne faut pas oublier qu’à une époque, nous étions les terroristes, les radicaux mais toutes ces étapes ont formé un pays et aujourd’hui ses actions sont vues comme patriotes et nobles.

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Tu as fait vociférer les couloirs du Lasco Projet en 2014 de tes géants silencieux en noir et blanc. Comment s'est passée cette collaboration ?

C’était un super moment et un grand honneur pour moi de peindre au Palais de Tokyo qui est une belle et sérieuse institution française quant à l’art contemporain et à la création. Les figures heurtantes que j’ai représentées représentent notre monde d’aujourd’hui. C’était avant les attaques de Paris. Bref. Je pense que c’est une grande avancée que de voir une telle institution prendre le risque de montrer des oeuvres en résonance directe avec les sujets actuels. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est moins risqué d’exposer des oeuvres en rapport avec l’histoire, les guerres passées, les conflits de l’ancien temps plutôt que des oeuvres traitant des difficultés actuelles du monde dans lequel nous vivons. C’est pour cela que je remercie le Palais de Tokyo de ne pas être comme les autres.

Interview Balthazar Théobald Brosseau

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Zeh Palito - "Songe d'une nuit d'été"

Comme le sable entre les doigts, les mots nous fuient pour parler du travail de Zeh Palito. Le visage à demi effacé de ses figures humaines forment des îlots de silence dans l’explosion cacophonique et jubilatoire des couleurs qui scandent de surprenantes compositions où les fleurs exotiques et les animaux sauvages posent l’hypothèse du réel et les fulgurances de l’imaginaire. Nous l’avons interrogé un peu avant les Jeux Olympiques de Rio, alors qu’il travaillait sur un mur de l’aéroport.

« Je m’appelle Zeh Palito, artiste brésilien diplômé d’un master en design, et je suis aussi éclectique que le pays qui m’a vu naître. Je suis amoureux de ce pays, de ses couleurs chaudes et festives que je veux partager avec tous ceux qui les ont oubliées ou qui ne peuvent plus les voir parce qu’ils sont partis. Je suis ému, curieux, émerveillé par la nature et la beauté du monde, et j’espère que mes peintures font voyager car la peinture c’est l’histoire de ma vie, mon quotidien et cet enthousiasme que je veux partager. »

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Ton travail me fait penser au surréalisme de Dali, mais aussi,au post-impressionnisme de Gauguin. Qu'en penses-tu ?

Dali, qui a reçu une éducation artistique académique et qui est passé d'une brève période impressionniste au surréalisme où il a été un électron libre. Dans les années 50 il se rapproche des catholiques, et se tourne vers la Renaissance tout en s'inspirant des découvertes scientifiques de son temps. Comment ne pas aimer sa touche, son univers, sa curiosité ? Quant à Gauguin, c'est un de mes artistes préférés avec Henri Matisse et Francis Bacon. Mais je suis également passionné d'art africain et asiatique et je suis incapable de décrire mon travail ou de le ranger dans une catégorie. Je crains d'emmurer ce que je fais sous un label " street art, muralisme, néomuralisme..." Comme la culture brésilienne, mon travail est un mélange et j'essaie de rester curieux et ouvert. Alors je te laisse trouver la dénomination appropriée.

En Amérique du Sud, la culture murale est importante. Comment envisages-tu tes interventions sur les murs ?

La rue offre une possibilité de contact direct avec la collectivité à une échelle humaine. A l'origine, les muralistes se servaient de la rue comme tribune pour évoquer les situations politiques et sociales. Il y a de moins en moins de muralistes engagés. Les grandes marques passent des commandes aux artistes à des fins commerciales, l'Etat pour donner une touche originale et une identité aux quartiers gentrifiés. Je respecte le travail de chaque artiste, même si l'utilisation de l'espace public s'accompagne parfois d'une censure importante. L'art mural se plie comme le reste aux codes du marché.

Utilises-tu les mêmes medium sur toile et sur le mur ? As-tu un support de prédilection ?

J'utilise l'acrylique, le latex ou la bombe sur le mur. Sur toile, je privilégie l'acrylique. J'aime les peintures murales pour la liberté des grands espaces, l'énergie qu'on déploie et l'interaction avec le public. Mais j'aime encore plus la toile où je m'enferme, où je me perds, où je reste seul avec moi-même. En fait j'ai besoin de ces deux mondes, ces deux espaces différents.

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La composition est un moment crucial de ton travail. Comment prépares-tu tes oeuvres ? Comment hiérarchises-tu les étapes de la composition ?

Habituellement, j'effectue un travail préparatoire de recherches sur le lieu. Je me balade, je discute avec le voisinage, je m'imprègne de l'ambiance générale. Le pays, le quartier ont une énorme influence sur moi, je tiens à être connecté avec la communauté et le lieu. La composition commence toujours par un concept, une idée que je veux offrir en partage à mon auditoire. Je mûris le projet longtemps, chez moi, souvent dans mon jardin. Ensuite je prends les différentes composantes : la figure humaine, les animaux, les plantes. Je me libère en laissant vagabonder les images. Les idées viennent naturellement, mais il faut choisir le thème qui va structurer l'ensemble.

Peux-tu m'expliquer pourquoi les portraits sur toile ou sur mur sont-ils tour à tour effacés, brisés ou coupés ?

Il y a la magie et le mystère de l'inachevé. Chacun est libre de s'approprier ce que je fais en projetant son imaginaire. C'est important que le public puisse compléter le récit avec ses propres codes . Je crois également que mes personnages inachevés sont un peu comme moi, en évolution constante, en devenir, et qu'ils sont ouverts aux autres.

Tu as recours à des couleurs chaudes et vives pour les fleurs, les animaux, la nature. Le contraste est d'autant plus saisissant avec la figure humaine. Ce parti pris donne t-il du rythme à tes compositions ?

Je suis brésilien, latino, noir, métisse, "ops cosmic". Chacune des couleurs est une partie d'un tout vibrant qui me définit et donne un ADN à ce que je fais. Tous ceux qui viennent du Brésil connaissent l'importance de la nature. Elle fait partie de moi et de ma vie quotidienne. Je cultive des fruits et des légumes dans un grand jardin au milieu de nulle part. C'est souvent là que je viens me ressourcer après des voyages aux quatre coins du monde. J'ai d'autant plus d'amour pour la nature que les villes se développent très vite et même quand elles intègrent des éléments naturels, notre perception de la nature est transformée. A défaut de pouvoir agir sur l'évolution des villes, j'implante des bulles d'oxygène sur les murs et j'espère ainsi poser la question de notre place et notre avenir sur terre.

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Rien n'évoque les Jeux Olympiques dans ce que tu réalises pour l'aéroport. Ton parcours de grand voyageur a servi de passeport pour ce projet ?

J'ai voyagé dans 38 pays, vécu en Corée du Sud, aux USA, en Afrique et en Europe et ces voyages n'ont fait que renforcer mon amour et mon engagement pour mon pays. Le Brésil a un passé étonnant, avec ses indigènes, ses noirs américains amenés comme esclaves et les réfugiés politiques asiatiques qui sont arrivés pendant la seconde guerre mondiale. La situation économique et politique est loin d'être parfaite et je pourrais parler pendant des heures des inégalités conséquentes au colonialisme. Mais ma peinture n'est pas faite pour ce débat. A vrai dire j'ai réussi à convaincre l'aéroport de me suivre sans leur montrer la moindre esquisse. Nous nous sommes faits mutuellement confiance et tout le monde adore le résultat. Dès la fin de ce chantier je vais m'atteler à une gare dans le sud de Rio. Puis je dois aller à Curitiba dans le sud du pays peindre trois murs. Je pars avec deux amis, Ramon et Rimon. Nous allons travailler sur un building de trente mètres de haut. C'est la plus grande surface que j'aie jamais eu à réaliser, c'est très excitant !

Qui blâme la peinture, blâme la nature, disait Léonard de Vinci, et bien sûr tu seras d’accord. Comment voudrais-tu conclure ?

Je peins parce que je suis né pour peindre. Je crois que tout le monde vient sur la planète pour une mission et c'est ma mission. Et je souhaite à chacun de trouver sa voie!

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Par Louis Collet