Adrian Falkner, Sans bruit et sans fureur (Interview dans OAZARTS #9, 2016)

Il est passé du graff à la peinture sur toile. Il a laissé derrière lui SMASH 137 pour revenir à son patronyme de naissance, Adrian FALKNER. Et pour accompagner sa mue, il a repris des études et passé une maîtrise à l’Academy of Art and Design de Bâle. Nous l’avons rencontré chez Franck Lefeuvre le 24 mai 2016 au vernissage de son exposition «Thinking Hand»

Ta rencontre avec Chuz Martinez a- t-elle été déterminante dans le choix de revenir à une création plus institutionnelle ?

Chuz Martinez, directrice du MACBA à Oslo et curatrice de la Biennale de Kaboul a accepté de diriger ma maîtrise. Sa curiosité, son énergie, sa confiance ont été des moteurs essentiels dans ma formation. Elle renoue avec l’idée qu’un lien fort existe entre l’art et la science. Il est vrai qu’à la Renaissance on était à la fois philosophe, peintre, homme de sciences ( Léonard de Vinci ). Les pointillistes se sont appuyés sur les théories de Chevreul. Le futurisme crée des typologies du bruit etc... Lectures, conférences, séminaires ont été les meilleurs outils pour disséquer l’art et tenter de cerner le marché postcontemporain pour le moins déconcertant. Bien sûr mon travail n’a pas de lien direct avec des recherches aussi poussées, mais il répond répond à de nombreuses interrogations sur la représentation de la perfection et de l’imperfection .

L’homme est plein d’imperfections, mais ce n’est pas étonnant si l’on songe à l’époque où il a été créé, disait Alphonse Allais. As-tu quitté SMASH 137 parce qu’il appartenait à une époque révolue ?

La transition s’est faite en douceur, en 2014. J’ai fait une exposition signée SMASH/ADRIAN, puis est venu ADRIAN:SMASH. Je ne renie pas ce que j’ai fait sous le nom de SMASH, mais je prends un autre chemin et je suis certain que le public va accepter cette transition et comprendre ce que je fais sans me renvoyer à ma période graffiti. Il va certainement falloir un peu de temps, deux à trois ans pour que la séparation soit claire, mais je l’accepte. J’ai commencé à peindre sur les murs à l’âge de 12 ans. J’ai toujours beaucoup de plaisir et d’émotion quand je me balade et que je retrouve ce que j’ai fait. Mais c’est un art de rue, et je n’ai pas envie de le transposer en galerie, j’aurais l’impression de regarder un tigre dans un zoo ! Il faut accepter d’évoluer et mon évolution me pousse vers les musées, les galeries.

Pour « THINKING HAND» tu fais usage de pinceaux, de brosses mais aussi de bombe pour peindre des cercles, un tourbillon de lignes. Qui dirige quand tu peins, la main et/ou le cerveau ?

En fait j’ai voulu évoquer le transfert de pouvoir du cerveau à la main et de voir comment ce couple fonctionnait. Quand on peint on a l’impression que la main est presque autonome, qu’elle agit avec une précision liées à des gestes antérieurs, à des souvenirs tactiles. La bombe a toujours été une extension de la main, surtout dans les mouvements circulaires. On se laisse entraîner comme si on ne réfléchissait plus. J’ai parfois l’impression que je suis aux commandes pour mettre en place la structure du tableau et que ma main prend le relai sans me demander mon avis ! Un peu comme l’eau prend le chemin le plus facile, mes mains prennent la direction la plus limpide pour faire écho à ce que demande mon cerveau. Bien évidemment je ne délaisse pas la partie rationnelle du cerveau, et je réfléchis longuement à la composition. Mais je crois que j’ai habitué mon cerveau à penser avec les sens, essentiellement le toucher, la vue, l’ouïe.

Tu peins des cercles, des lignes. Ces formes sont elles plus chargées que d’autres de tes émotions et de ton expérience ou trouves-tu ainsi le moyen d’interroger l’espace ?

Chaque point appartenant au cercle est à la même distance du centre. L’être humain n’est pas capable de dessiner un cercle parfait à main levée, à l’exception de Léonard de Vinci paraît il. Les yeux ne discernent pas le cercle, tout est basé sur une illusion. Qu’importe d’où ma main commence et/ou si le cercle tend vers l’ovale, puisqu'il s’agit toujours d’interroger la structure. Mon travail relève essentiellement de la recherche géométrique et structurale.

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Que signifient tes cercles inachevés ? Est-ce une manière de te dégager de la structure, ou agis-tu parfois contre la logique ?

J’ai développé un appétit pour l’imperfection notamment avec certains de mes outils : la bombe de peinture quand elle est inclinée vers le bas ou un pinceau détérioré. Je conserve les compétences issues de mon expérience et je les adapte aux imperfections matérielles et corporelles. Aujourd’hui on fabrique des objets parfaits avec des machines et cela m’ennuie. A l’inverse, l’imperfection est une particularité de l’être humain et questionner la structure de l’imperfection me passionne !

As-tu des peintres de référence ?

Je n’ai personne en particulier mais j’essaie de voir un maximum d’expositions et je lis beaucoup. En arrivant, je suis allé au Centre Georges Pompidou pour revoir les Rothko, Pollock et Soulages de la collection permanente. J’aime essentiellement l’abstraction.

Qui était l’invité de La Collection de l’Art Brut, en mars 2016 : SMASH 137 ou Adrian Falkner ?

Les deux y sont allés en tous cas (rires) ! On ne refuse pas une invitation quand il s’agit de parler de Dubuffet et de son rapport au graffiti. N’a t-il pas dit “Tout est paysage”...