Variation - Media Art Fair, au coeur de la mouvance “numérique“

« C’est au travers de l’art que nous investissons les grandes problématiques sociétales qui émergent de notre usage à tous du numérique et plus précisément de l’Internet » - Dominique Moulon, spécialiste des cultures numériques, commissaire d’exposition de Variation - Media Art Fair.

1965. Révolution des “machines“. Emergeait sur les marchés la toute première vidéo portative, créée par la firme Sony aux Etats-Unis. Elle devint de par son accessibilité et sa facilité d’emploi le médium incontournable au futur syncrétique de la création contemporaine. Or, à l’orée des années 60, l’émergence d’un art au prémisse du numérique, témoin de son temps, jaillissait, à l’ère de la contamination de masse des téléviseurs et autres récepteurs au sein des foyers. Résultèrent de cette profonde mutation, des “installations“, sorte d’ovnis hybrides où dialoguent et fusionnent les multiples expressions artistiques, selon un contexte donné (vidéo, photographie, peinture, sculpture). De ce tourbillon électrique naquit l’Art Cinétique, art aux milles visages dont la réflexion se construisit autour du mouvement, du métissage artistique intégrant divers supports. Confidente des transformations techniques et industrielles d’une société effervescente, l’oeuvre cinétique se meut au rythme du progrès, sous l’oeil du visiteur, lui même en perpétuel maturation. La composition expérimente, développe, renouvelle l’idée de mouvement au gré des évolutions infinies du monde.

Variation - Média art Fair, foire artistique consacrant à leur acmé les arts numériques contemporains, investit lors de cette neuvième édition (15-25 novembre 2017) les murs de la Cité internationale des Arts de Paris. L’évènement dévoile une selection cosmopolite d’oeuvres mêlant artistes français et étrangers aux notoriétés confirmées ou en formation. Photographies, vidéos, installations, sculptures et peintures évoluent dans ce joyeux bain électrisé. A la fois apologie des nouvelles technologies, condamnation de ses méfaits, détournement et création d’une image neuve, les artistes présentés constituent une pensée riche incitant réflexion sur ces phénomènes. L’exposition consacre dans ces lieux un fragment de  l’histoire des arts numériques dédié à  L’Origine du Monde (Numérique). A travers cette thématique sont ressuscités trois évènements majeurs des années 60 qui annoncèrent l’incipit de cet art; le tout ponctués d’objets et de documents historiques. En effet, à l’aube des années 70, un engouement certain gravite autour du numérique par l’initiative d’évènements tels que « 9 Evenings : Theatre and Engineering » qui inaugure la première manifestation dédiée à cet art en 1966 à New-York, à l’initiative de Maurice  Tuchman en 1966 l’Art and Technology Program qui fait collaborer artistes et firmes internationales et en 1968 avec l’inauguration de l’exposition Cybernetic Serendipity à Londres.

Ancré dans nos existences depuis près d’une cinquantaine d’années, le numérique ne cesse de se réinventer au travers de l’esprit ingénieux des artistes. Diversification des supports, prouesses techniques et alliance du progrès et de la tradition artistique offrent une essence démultipliée du genre digital, aujourd’hui complexe et reconnu. Ainsi, ce médium contemporain devenu intime, impudique et exhibée au regard de l’observateur, désoriente de par sa nature; tantôt vivant, ostentatoire tantôt oeuvre fantôme où l’artiste n’est plus qu’écume.

 

3b2c5_may8_faena_img.jpg

 AES+F, Video HD, 2’10’’, avec iPad Frame

« Par moi on va dans la cité dolente,

par moi on va dans l’éternelle douleur,

par moi on va parmi la gent perdue. »

(l’Enfer, chant III, La Divine Comédie, Dante).

Ainsi pourrait-on conter l’atmosphère macabre de l’oeuvre du collectif AES+F. Ce quatuor d’artistes russes crée en 1987 symbolise l’art contemporain éclectique, fusionnel et syncrétique issu d’une jonction entre modernité (photographie, graphisme, vidéo) et tradition (peinture, sculpture). Extrait du premier film de la trilogie The Liminal Space évoquant l’Enfer revisité, en nos temps contemporains : l’Enfer est la torture et la barbarie de nos mondes virtuels. Imagé sous les traits d’un organisme dérivé d’un tube d’essai, ce dernier, après maturation, acquiert indépendance, dissout ses géniteurs et se meut sous une autre forme, singulière, insaisissable.

 

  Collection Particulière (2016) Lucie Planty

 Collection Particulière (2016) Lucie Planty

Reconstitution d’après le portrait de Guido Mengel de Robert Hermann Sterl (1867-1932), cette huile sur toile fut spoliée durant la Seconde Guerre Mondiale qui l’absorba à jamais.

L’artiste française Lucie Planty, fraichement diplômée des Beaux-Arts de Paris avec félicitations du jury, conçut un processus multimedia de reconnaissance d’oeuvres disparues à partir d’archives photographiques en noir et blanc publiées sur internet.

Livres, objets, peintures acquièrent à nouveau vie sous une forme matérielle, respectueuse de leur aspect d’origine. Ainsi, à travers une minutieuse et authentique copie se déploient les investigations documentaires, historiques et artistiques ayant permit la mise en pièce de l’oeuvre.

 

 Chronos X (1967) Nicolas Schöffer (Kalocsa, Hongrie 1912 – Paris, France, 1992)

Chronos X (1967) Nicolas Schöffer (Kalocsa, Hongrie 1912 – Paris, France, 1992)

En perpétuelle rotation, l’oeuvre mouvementée de Nicolas Schöffer dévoile sous nos regards les différents axes et aspects de l’atmosphère environnante, par un jeu subtil et lumineux de miroirs. La sculpture, étouffée par son costume naturel, éclate, se métamorphose et se meut en une sorte de danse machinale, libre de s’imposer à nous. Par l’insertion d’un cerveau électronique, l’installation, génératrice de mouvement, intrigue de par sa complexité à caractériser sa forme en totale mouvance. L’oeuvre à la fois matérialisée, vivante et expressive est totale. En effet, Nicolas Schöffer, précurseur d’un art dit cybernétique et du Media Art, fonde sa reflexion sur l’expérimentation de la lumière, de l’espace et du temps dans une volonté d’y associer la technologie, matrice de création, de renouvellement et de dynamisme. Par cette démarche “d’art total“, l’artiste a impulsé la construction d’un langage électronique dont la programmation cybernétique et la visualisation de données.

Par Elisa Snoussi