Cleon Peterson, créer c'est vivre.

Les géants de Cleon Peterson semblent avoir déserté des amphores millénaires pour mener des combats de titans monochromes dans une chorégraphie qui prend racine au coeur de la violence. Créer, c'est vivre deux fois écrivait Camus. La biographie de Cleon et son oeuvre en sont la preuve.

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Né à Seattle en 1973, Cleon passe une bonne partie de son enfance dans les hôpitaux pour soigner des crises d'asthme incessantes. Quand il n'est pas hospitalisé, il retrouve son frère dans le Bed and Breakfast tenu par sa mère, qui est danseuse. Les clients forment une foule interlope d'artistes et de marginaux et les deux garçons se retrouvent de plus en plus livrés à eux-mêmes. Pour la rue, ils deviennent rapidement "Les Rats de l'Avenue". Cleon ne parle pas volontiers de son enfance. Nous lui avons posé des questions sur son frère Leigh Ledar et les photos érotiques qu'il a faites de sa mère. Il a éludé. Quand il cite Thomas Hobbes "La vie est une guerre, la déviance une norme, l'homme est seul face à ses cruels semblables", on peut lui faire confiance : c'est du vécu, et ses années junkies en témoignent. A vingt ans, Cleon quitte sa famille pour New York et sombre dans la drogue, la délinquance. Il est emprisonné à plusieurs reprises. Mû par son instinct de survie, il réagit pourtant et troque une peine lourde de prison contre une cure de désintoxication. À sa sortie, Shepard Fairey l'intègre à l'équipe du Studio Number One. Pendant plusieurs années il travaillera aux côtés de Obey. Mais sur cette période également, il refuse de s'exprimer et regarde vers le présent et l'avenir. Il multiplie les expositions personnelles et collectives. Invité du Palais de Tokyo il a réalisé une fresque de 48 mètres de long. Chez agnès b, ses lutteurs avaient envahi les murs de leurs aplats de couleur noire ou rouge."Mon travail parle de la morale, l'ordre, la domination, les jeux de pouvoirs et l'oppression" dit-il de manière laconique. De son expérience de laissé pour compte dans les rues de New York et des violences qu'il a connues, de l'autodestruction qu'il a réussi à mettre à distance il a fait une oeuvre et il nous en parle.

La peinture, les références à la culture grecque permettent-elles de maintenir un idéal par-delà les expériences les plus sombres ?

En réalité, je fais référence à la culture grecque par le biais de la propagande néo classique architecturale et dans la peinture. C’est une esthétique adoptée par les pires régimes, les plus violents, les plus meurtriers pour montrer leur pouvoir et créer des symboles qui justifient leur autorité et leur vision du monde. C’est une exploitation et une manipulation des gens en utilisant des supports créatifs pour faire accepter les pires atrocités. J’aime ce paradoxe, le fait de se servir de la création pour faire passer des messages inacceptables. Donc non, dans mon cas, l’idéal n’est pas positif mais plein d’inspirations négatives.

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Tu as traversé des expériences extrêmes : précarité, solitude, addiction à des drogues dures. Tes fresques traduisent la violence, la domination. Néanmoins la stylisation extrême de cette narration refuse le trash. L'esthétique que tu as choisie te permet-elle de mettre à distance les souvenirs de la réalité vécue ?

Je pense que me souvenir des étapes par lesquelles je suis passé est important. Cependant, il faut le faire de manière intelligente. Je le fais au travers d’une réflexion qui se traduit par l’extériorisation de ces épreuves, sur le mur, sur la toile, dans mes créations. Tu peux voir mon passé dans mes peintures in situ. Mais je ne veux pas être l’artiste maudit qui ne traite que de sa terrible vie passée. C’est pour cela que dans mes récentes expositions j’ai tenté de faire des références au monde dans lequel nous vivons et la culture à laquelle nous sommes soumis. Je considère que la terreur, la religion, les guerres et la violences sont des thèmes qui nous concernent tous, ce sont des thèmes communs à tous aujourd’hui. Et ce sont des thèmes avec lesquels les générations futures vont devoir vivre. Je cherche à styliser mes peintures, à apporter quelque chose dans ce flux d’informations, de création. Mais il ne faut pas se leurrer, notre nouvelle réalité est faite d’évènements tragiques.

Tu sembles particulièrement émerveillé d'être père. As-tu envie d'en parler ?

J’ai 3 enfants, 2 garçons et une fille. C’est une super expérience. Cela t’apprend à te concentrer sur tes obligations, tes devoirs, et à te responsabiliser. Devenir parent permet de grandir d’une autre manière, de contourner les frustrations. Cela m’a permis de comprendre des choses sur ma relations avec mes propres parents et donc sur la manière dont je vais me comporter avec mes enfants. C’est un long processus, ce n’est pas simple mais je suis excité à l’idée de les voir grandir et de les voir poursuivre leur but dans la vie. C’est très profond comme sensation.

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Tu as connu de multiples désintoxications, les hôpitaux psychiatriques. Crois-tu toujours que "s'il n'y a pas de peine, il n'y a pas de bonheur "?

J’imagine que traverser des périodes troubles m’a permis d’apprécier à quel point la vie peut être bonne, mais aussi la vitesse à laquelle tu peux passer de l’euphorie positive à la névrose. J’ai eu la chance et la volonté de me sortir de ces malheurs. Je suis reconnaissant envers la vie pour tout ce qu’elle m’apporte.

Tu te réfères au peintre de la " Nouvelle figuration" Léon Golub " qui revendiquait une peinture engagée, dénonçant la violence et l'injustice. Ton travail n'est-il pas davantage la narration de la mémoire ?

Mon travail est autant le souvenir passé que la culture actuelle. Je dirais que je dénonce aussi la violence et l’injustice mais ce sont des débats sans fin. Ce sont des luttes de pouvoir dans lesquelles il y a des gagnants, des perdants, et sur lesquels nous n’avons que peu d’emprise. Les Etats Unis ont l’habitude de célébrer les victoires, les guerres mais il ne faut pas oublier qu’à une époque, nous étions les terroristes, les radicaux mais toutes ces étapes ont formé un pays et aujourd’hui ses actions sont vues comme patriotes et nobles.

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Tu as fait vociférer les couloirs du Lasco Projet en 2014 de tes géants silencieux en noir et blanc. Comment s'est passée cette collaboration ?

C’était un super moment et un grand honneur pour moi de peindre au Palais de Tokyo qui est une belle et sérieuse institution française quant à l’art contemporain et à la création. Les figures heurtantes que j’ai représentées représentent notre monde d’aujourd’hui. C’était avant les attaques de Paris. Bref. Je pense que c’est une grande avancée que de voir une telle institution prendre le risque de montrer des oeuvres en résonance directe avec les sujets actuels. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est moins risqué d’exposer des oeuvres en rapport avec l’histoire, les guerres passées, les conflits de l’ancien temps plutôt que des oeuvres traitant des difficultés actuelles du monde dans lequel nous vivons. C’est pour cela que je remercie le Palais de Tokyo de ne pas être comme les autres.

Interview Balthazar Théobald Brosseau

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